Lucile Olympe Haute
2019

 

 

Rituel pour 201 pommes de terre
spiritisme augmenté Lucile Haute


Et de nos bouchent sortent des diamants, des crapauds et des rires
journée initiée par Hélène Gugenheim
avec le soutien de Jeune Création
Chapelle des Cordeliers, Crest, France
28 septembre 2019

 

spiritisme augmenté Lucile Haute

Intention

Il s’agit d’honorer les vies que nous ingérons,
de prendre conscience des parcours,
trajets physiques et symboliques,
énergétiques et matériels.
Il s’agit de comprendre que chaque chose est connectée,
que la conscience donne forme à la réalité et la réalité donne forme à la conscience.
Il s’agit de faire circuler en nous et entre nous l’énergie vitale.
Il s’agit de percevoir et célébrer le sacré dans le trivial.

feu fire Lucile Olympe Hauteeau water Lucile Olympe Hauteair Lucile Olympe Hauteterre earth Lucile Olympe Haute

1588

Les européens me représentent pour la première fois.
Ils viennent de me découvrir.
Grâce à moi, je vous le raconterai tout à l’heure, ils ont survécu dans un territoire inconnu.
Il m’ont ramenée avec eux.
Je suis objet d’étude, de curiosité et de méfiance.
Ceux qui ont échappé à la famine grâce à moi ne sont pas les mêmes que ceux qui me reçoivent sur le vieux continent.
Me voici entre les mains des plénipotentiaires, des magistrats, des patriarches et des savants.

. 01—Aquarelle_de_Clusius_représentant_un_plant_de_Taratouffli_(1588)_Aquarelle de Philippe de Sivry adressée à Charles de l'Écluse en 1588. Première illustration connue de la pomme de terre en Europe.jpg 02—Arachnida_Teoph-Représentation de la pomme de terre '''Solanum tuberosum)'' par Charles de l'Écluse ''(Carolus Clusius)'', ''Rariorum Plantarum Historia'' - 1601 03—Solanum_tuberosum-Solanum tuberosum by Gaspard Bauhin (1591)

Pourtant

Là d’où je viens, je suis une déesse.
Là d’où je viens, je suis fille de la Terre.
Je suis Axomama, fille de Pachamama, le monde.
Je suis la Papa des Andes, qui pousse sous la terre.
Je suis associée au monde du dessous et aux ancêtres.
Pour cela, je suis vénérée, incluse dans les rituels de vie.
Je suis liée au passé et à l’avenir.

Je viens des Andes.
Le Pérou est mon berceau.
On m’y cultive depuis 70 000 ans.
Sur les rives du lac Titicaca à plus de 3200 mètres d’altitude, des humaines et des humains cultivent les milliers de mes variétés.
Depuis la préhistoire, j’ai nourri les peuples pré-incas.
Après la récolte, ils m’exposaient au soleil puis, l’hiver, au gel.
Je devenais chunio et pouvais être conservée des années.
Le premier peuple qui s’est nourri de moi s’est ainsi préservé, les années de maigres récoltes.
Au quinzième siècle, l’invasion des incas va entraîner ma diffusion dans toutes les Andes.
Au seizième siècle, la survie des colons espagnols au Pérou sera facilitée par le pillage des silos incas de chunio.

Au Pérou, aujourd’hui encore, je suis conviée lorsque sont célébrés les passages des saison, les mariages, les naissances et les deuils.
Pour chaque célébration, il y a une Papa.

Toutes les Papa ont des noms associés à des moment de vie.
Il y a le baiser de la fiancée, blanche à la chair marbrée de rose.
Il y a le sang de taureau à la peau rose sur un derme blanc et un coeur fuchsia.
Il y a la corne de vache, brune, fusiforme et courbée.
Il y a la larme de belle-fille, semblable à une pomme de pin noueuse.
Cette dernière est offerte par la future belle-mère à la fiancée de son fils. La fiancée doit l’éplucher, faisant montre du même soin, de la même abnégation, la même patience qu’elle portera à son foyer. Si elle enlève trop de chair, le mariage pourrait être empêché par la femme plus âgée.
Il y a des milliers de noms vernaculaires pour les milliers de mes filles.

Je suis la vie et la mort, le début et la fin.

feu buttane Lucile Olympe Haute

Mais lorsque je fût importée en Europe par les colons espagnols, je ne fût considérée ni bonne à manger, ni bonne à penser.
J’étais bien différente alors de ce que vous connaissez de moi aujourd’hui. J’étais un petit tubercule amère auquel on prêtait tout un lot d’inconvénient, réels ou non, notamment celui d’être venteuse. On m’affublait de multiples superstitions.
Dans cette Europe chrétienne, tout ce qui pousse sous la terre est néfaste, terrifiant, comme la truffe avec laquelle on me confond, qui est sensible aux cycles lunaires, et de ce fait associée au diable et à la mort. On projette sur moi et sur mes consœurs végétales rapportées du Nouveau Monde tout un ensemble de fantasmes, mêlant désir et peur.

Au delà du seizième siècle et même jusqu’au dix-neuvième, l’Europe du pain me refuse.

Vos historiennes et historiens distinguent en Europe deux systèmes culinaires : l’Europe des mangeurs de pain et l’Europe des mangeurs de bouillie.
Les peuples des territoires relevant de cette seconde tradition gastronomique, de l’espace germanique par exemple, vont m’accueillir dans leur écuelle, malgré les préjugés.
Il leur est aisé de me mêler aux racines et céréales jetées dans le chaudron.
Ce n’est pas le cas dans les pays latins. On ne m’y cultive que pour nourrir les animaux.
Et puis, les hivers les plus rudes, ceux qui souffrent de la faim mangent comme leurs bêtes.

spiritisme augmenté Lucile Haute

Parmentier
Phytophthora infestans
freedom fries
génome
industrie
année de la patate
...

spiritisme augmenté Lucile Haute

récolte

Humaines, humains, je suis votre partenaire de vie.
Les ingénieurs agronomes le disent : mon rendement à l’hectare est particulièrement intéressant.
Je suis la meilleure nourricière de toutes les cultures vivrières. Mieux que le maïs, le riz, le blé, je fournis un plus grand nombre de calories par unité d’eau consacrée à ma culture.
Je suis une alliée de choix pour faire face aux défis climatiques à venir. Dans vos assiettes ou dans vos objets quotidiens, vous m’avez mariée à votre industrie et à votre avenir.
Certaines et certains d’entre vous, nostalgiques ou poètes, continuent de garder vivants les gestes et savoirs faire d’antan.
On dénombre en France vingt-quatre associations dédiées à ma célébration.
L’une d’entre elles est localisée en Isère, dans le village de Le Mottier.
C’est là bas que le jeudi 22 aout dernier, la terre a été creusée pour récolter quelques spécimens des 201 variétés plantées au printemps. Puis le dimanche 25 aout, l’ensemble du champ a été récolté au moyen de techniques de différentes époques (tracteur des années 1950, labours à vache, âne ou cheval).

pomme de terre associtation Pa et Tate Le Mottier pomme de terre pomme de terre

Remercions l’Air
que nous avons respiré et partagé.
Remercions la Terre
qui à vu naitre toutes ces Papas.
Remercions l’eau et le feu
qui viennent d’en permettre la cuisson.

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